05/03/2026

Combler les écarts L’investissement intégrant une perspective de genre : un impératif économique

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Les infrastructures sont encore régulièrement conçues comme si seule la moitié de l’humanité allait les utiliser.

En tant que responsable de l’investissement intégrant une perspective de genre chez PIDG, je mesure pleinement que, malgré les engagements pris à l’échelle mondiale pour investir des milliers de milliards dans les infrastructures au cours des prochaines années, soit 106 000 milliards USD d’ici à 2040 selon les estimations de McKinsey [1], ces investissements ne sont pas toujours conçus pour profiter au maximum aux femmes et à l’ensemble des communautés. Les investisseurs d’impact doivent examiner avec rigueur la manière dont ces capitaux sont alloués afin d’en maximiser les retombées pour l’ensemble de la population.

Chez PIDG, nos 25 années d’expérience dans le secteur nous ont appris qu’un investissement dans les infrastructures peut profondément changer les choses, mais qu’il ne transforme pas automatiquement la vie de chacun de la même manière. Sur les marchés émergents en particulier, les déficits d’infrastructures et les inégalités profondément ancrées se cumulent souvent, conditionnant, voire limitant, les possibilités offertes aux populations. Les femmes et les filles peuvent se heurter à des obstacles spécifiques, notamment des problèmes de sécurité, le poids des responsabilités familiales et des tâches de soin, des contraintes de temps et de mobilité, ainsi qu’un accès limité aux ressources financières. Alors qu’elles figurent parmi les principales utilisatrices de services essentiels comme l’énergie, les transports et l’eau, les femmes voient rarement leur point de vue pris en compte dans la planification et la gouvernance des infrastructures ou dans les décisions d’investissement. Si ces réalités ne sont pas prises en compte, les projets d’infrastructure peuvent exclure les femmes de leurs bénéfices, même lorsqu’ils sont techniquement solides.

Dans les régions vulnérables au changement climatique, l’écart est souvent encore plus marqué entre les personnes touchées et celles dont la voix est prise en compte. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies reconnaît que les effets du changement climatique ne touchent pas toutes les populations de la même manière [2]. Les femmes sont souvent les premières touchées par les chocs climatiques et celles qui en subissent les effets les plus lourds. Cela tient à une combinaison de discriminations, de rôles traditionnellement attribués selon le genre et d’une dépendance disproportionnée à des moyens de subsistance sensibles au climat. En effet, elles ne disposent pas de droits fonciers ou d’actifs qu’elles pourraient vendre ou mobiliser pour se relever de ces chocs, et elles dépendent davantage des revenus issus de l’agriculture et des ressources naturelles. Pourtant, ces réalités ne sont pas toujours intégrées aux dispositifs officiels de planification climatique.

La situation n’est guère meilleure sur le plan du financement. Les entreprises dirigées par des femmes ne reçoivent qu’une infime part des capitaux investis dans le monde, notamment en Afrique et en Asie [3], alors qu’elles représentent une part importante des microentreprises et des petites entreprises.

Pourquoi faut-il prendre en compte le genre et l’inclusion dans les investissements en infrastructures ?

Exclure les femmes est non seulement injuste, mais aussi économiquement irrationnel.

L’édition 2026 du rapport « Les femmes, l’entreprise et le droit » du Groupe de la Banque mondiale souligne que le PIB mondial pourrait augmenter jusqu’à 20 % si les écarts entre les femmes et les hommes en matière d’emploi et d’entrepreneuriat étaient comblés [4].

Ne pas tenir compte des dynamiques de genre qui influencent la demande et les paiements, et qui sous-tendent l’acceptabilité sociale des activités d’une entreprise, risque de nuire aux performances commerciales et à la rentabilité à long terme. Une meilleure compréhension de l’ensemble de la clientèle et la prise en compte dans les projets des préoccupations et des habitudes d’utilisation des femmes favorisent l’adoption des infrastructures et renforcent la viabilité financière des systèmes.

L’investissement intégrant une perspective de genre peut également contribuer à mobiliser des capitaux supplémentaires, notamment au moyen du financement mixte, car il répond aux priorités mondiales de développement et aux mandats des bailleurs de fonds. Les données montrent également que l’action climatique est plus efficace lorsque les femmes participent aux processus décisionnels concernés [5].

Dès lors, si nous voulons bâtir des économies à faibles émissions de carbone et résilientes face au changement climatique, nous devons investir de manière volontariste dans des infrastructures accessibles à toutes et à tous, qui profitent à l’ensemble de la population et sur lesquelles chacun puisse compter. Nous obtiendrons ainsi de meilleurs résultats, qui généreront à leur tour de meilleurs rendements.

Quelle est l’approche de PIDG en matière d’investissement intégrant une perspective de genre ?

Chez PIDG, nous intégrons une perspective de genre à l’ensemble du cycle d’investissement [6].

2X Global est une organisation qui œuvre à structurer l’écosystème des apporteurs de capitaux et des intermédiaires adoptant une perspective de genre sur les marchés cotés et non cotés, et nous nous appuyons dans les grandes lignes sur les critères qu’elle a définis pour le 2X Global Challenge. Avant d’investir, nous nous posons quelques questions essentielles afin de vérifier que le projet peut répondre aux besoins des femmes et des filles et qu’il a pris en compte les possibilités de renforcer son impact en matière d’égalité des genres, par exemple en examinant sa conception, son potentiel en matière de leadership inclusif ainsi que les possibilités d’associer les femmes aux effectifs, à la chaîne d’approvisionnement ou aux activités de prestation de services. Pendant la phase de développement, nous aidons les entreprises dans lesquelles nous investissons à élaborer et à mettre en œuvre des plans d’action en faveur de l’égalité des genres (Gender Action Plans), qui peuvent les guider pour accroître la présence des femmes dans leurs équipes de direction et d’exploitation et améliorer leurs stratégies de service client. Pendant la mise en œuvre des projets, nous apportons aux entreprises clientes notre expertise et une assistance technique afin qu’elles puissent adopter des mesures visant à renforcer la sécurité, à créer des emplois et des fonctions décisionnelles pour les femmes, à faire bénéficier davantage d’utilisatrices finales de leurs services ou à accroître la participation des communautés.

Pour nous, l’investissement intégrant une perspective de genre ne constitue pas une démarche ponctuelle. Nous nous engageons à aider nos clients et partenaires à mettre en place les systèmes et les capacités dont ils ont besoin pour produire des effets durables en matière d’égalité des genres.

Comment l’approche de PIDG se traduit-elle concrètement sur le terrain ?

Les projets qui répondent aux réalités quotidiennes des femmes produisent des effets durables. Nous constatons déjà les résultats de notre travail.

Au Kenya, par exemple, notre client Acorn a constaté que les femmes représentaient environ 42 % de la population étudiante, mais qu’elles se heurtaient à des obstacles disproportionnés pour accéder à des logements étudiants abordables. L’entreprise s’est donc fixé pour objectif que les femmes représentent 50 % de sa clientèle de logements étudiants et a intégré les enjeux de genre à la conception et à la gestion de ses projets. Du personnel de sécurité féminin, des étages et des chambres réservés aux femmes, des contrôles d’accès biométriques, un meilleur éclairage des couloirs et des espaces extérieurs ainsi qu’un système de vidéosurveillance ont été prévus pour répondre aux besoins des femmes. Les résultats ont dépassé les attentes : les étudiantes occupent désormais 60 % des lits et, à ce jour, plus de 5 500 jeunes femmes ont bénéficié de logements abordables et de qualité. Acorn a également atteint la parité entre les femmes et les hommes au sein de son équipe de direction et de son conseil d’administration, permettant ainsi aux femmes de contribuer aux orientations stratégiques de l’entreprise.

Dans les zones rurales du Cambodge, environ 10 % de la population dispose à domicile d’un accès à l’eau potable courante, tandis que les femmes sont principalement chargées de la collecte de l’eau et de l’assainissement domestique. Les projets d’approvisionnement en eau soutenus par PIDG ont déjà bénéficié à 40 500 femmes en élargissant leur accès à un approvisionnement fiable en eau potable. Les résultats d’une enquête ont montré que 92 % des femmes déclaraient consacrer moins de temps à la collecte de l’eau, tandis que 78 % estimaient que la santé des membres de leur foyer s’était améliorée. En 2024, une campagne consacrée à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène (WASH), financée au titre de l’assistance technique et menée dans trois provinces cambodgiennes, Takeo, Prey Veng et Siem Reap, a compté plus de 60 % de femmes parmi ses participants. La campagne portait sur la conservation de l’eau dans de bonnes conditions sanitaires et sur l’amélioration des pratiques d’hygiène. À l’issue de la campagne, les personnes participantes ont déclaré mieux comprendre ces pratiques. Ces résultats montrent qu’intégrer une perspective de genre aux infrastructures d’approvisionnement en eau a permis aux femmes de récupérer un temps précieux qu’elles peuvent consacrer à des activités économiques ou à d’autres priorités, tout en améliorant la santé de leur famille et en renforçant leur rôle dans la prise de décisions éclairées au sein du foyer et de leur communauté.

Au Pakistan, où les données de 2020 indiquaient que les femmes ne représentaient que 4 % des effectifs du secteur de l’électricité, notre client Shams Power a lancé le programme Solar EmpowHer avec le soutien de notre assistance technique. Cette initiative a proposé à de jeunes diplômées en ingénierie une formation pratique aux technologies solaires ainsi que des conseils pour préparer leur insertion professionnelle, dont ont bénéficié 150 jeunes femmes. Les travaux de l’Oxford Smith School ont montré que cette formation réservée aux femmes, associée à une expérience concrète sur des projets et à un accompagnement assuré grâce à un partenariat avec le réseau national Women in Energy (WiE), a facilité l’accès des femmes à de nouveaux postes techniques sur site et leur maintien dans ces emplois, contribuant ainsi à une transition énergétique juste [7].

Faisons-nous réellement progresser l’accès des femmes à des infrastructures inclusives ?

À mesure que les effets positifs de la promotion de l’égalité des genres deviennent plus visibles, l’intégration systématique de la dimension de genre s’impose de plus en plus comme une pratique courante. L’édition 2026 du rapport « Les femmes, l’entreprise et le droit » du Groupe de la Banque mondiale montre que les progrès sont bien réels [8]. Au cours des deux dernières années, 68 économies ont entrepris 113 réformes juridiques afin de renforcer les perspectives économiques des femmes.

Lors du Forum de Davos 2026, la World Woman Foundation a rappelé, dans le cadre de son initiative Power of Inclusivity and Equality Moonshot, que les femmes décident de dépenses représentant plus de 31 000 milliards USD à l’échelle mondiale [9]. Pourtant, lors d’enquêtes récentes, plus des deux tiers des femmes ont déclaré se sentir encore incomprises, enfermées dans des stéréotypes ou réduites au statut d’objet dans les publicités portant sur des produits et services importants. Les femmes achètent, par exemple, une part importante des produits relevant de segments traditionnellement considérés comme masculins, des véhicules automobiles à l’électronique grand public. Les entreprises qui en tiennent compte disposeront d’un avantage concurrentiel, à l’image de notre client Dat Bike, qui a repensé l’un de ses modèles de deux-roues afin de répondre spécifiquement aux besoins des conductrices [10]. Zembo a entrepris une démarche similaire en Ouganda.

Sous l’impulsion de 2X Global, les membres participants se sont engagés à investir au moins 20 milliards USD sur trois ans, entre 2024 et 2027, afin de renforcer le pouvoir d’agir des femmes. En octobre 2025, 23 institutions financières, 12 entreprises et six fonds avaient déjà obtenu la qualification prévue par cette initiative dans 25 pays, ce qui témoigne de l’applicabilité des pratiques d’investissement intégrant une perspective de genre à des marchés, des régions et des secteurs très divers [11].

Alors que la communauté internationale cherche à accélérer une transition juste, la récente Global Statement on Gender Equality and Climate Action souligne que les approches tenant compte des questions de genre jouent un rôle fondamental dans les solutions climatiques et que l’intégration d’une perspective de genre au financement climatique n’est plus facultative [12]. Cette déclaration prévoit notamment d’intégrer systématiquement la dimension de genre à tous les volets des processus de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), ainsi que de renforcer les mécanismes de responsabilisation et les ressources consacrées à une mise en œuvre tenant compte des questions de genre.

Dans le domaine de l’investissement d’impact, l’Institutional Investors Group on Climate Change (IIGCC), aux côtés de partenaires de la Paris-Aligned Investment Initiative, a publié cette semaine des orientations spécifiques afin d’encourager les investisseurs à intégrer le concept de transition juste à leurs stratégies de neutralité carbone [13]. Cela montre qu’une prise en compte et une répartition plus équitable des bénéfices sociaux du financement climatique peuvent renforcer les rendements à long terme en favorisant la stabilité sociale et en générant d’autres retombées positives.

Infrastructures inclusives et égalité des genres : comment aller plus loin ?

Les constats sont clairs et les outils existent. Ce qu’il faut désormais, ce sont des engagements plus systématiques et plus structurels.

Si la dynamique en faveur de l’investissement intégrant une perspective de genre continue de s’amplifier, les progrès restent inégaux. Pour accélérer le changement, il faut que davantage d’investisseurs, en particulier ceux qui financent les infrastructures sur les marchés émergents, s’engagent de manière plus constante et accélèrent le rythme. Il nous faut davantage d’entreprises clientes et de partenaires de projet prêts à intégrer concrètement une perspective de genre dès le départ. Il faut que les responsables publics inscrivent l’égalité des genres dans les cadres et plans nationaux relatifs au climat et aux infrastructures. Il faut également que les bailleurs de fonds et les autres acteurs du financement mixte récompensent les solides performances en matière d’égalité des genres par l’octroi de capitaux.

Nous devons avant tout développer des services d’infrastructure adaptés à toutes et à tous, d’autant que les choix faits aujourd’hui nous engageront pendant des décennies. Si nous voulons investir dans des solutions véritablement pérennes et résilientes face au changement climatique, nous devons commencer à considérer les femmes non plus seulement comme des bénéficiaires, mais comme des actrices économiques essentielles et des partenaires à part entière de cette mission.

[1] https://www.mckinsey.com/industries/infrastructure/our-insights/the-infrastructure-moment 

[2] Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) des Nations Unies reconnaît que les effets du changement climatique ne touchent pas toutes les populations de la même manière.

[3] https://www.avca.africa/data-intelligence/research-publications/gender-diversity-in-african-private-capital/

[4] https://wbl.worldbank.org/en/publications/flagship-report 

[5]  https://giwps.georgetown.edu/2025/11/11/policy-paper-womens-leadership-as-the-missing-link-in-climate-action-at-cop30/ 

[6] https://pidg.org/wp-content/uploads/Gender-Lens-Investing-Policy-Final.pdf 

[7] https://www.smithschool.ox.ac.uk/sites/default/files/2025-01/Empowering-women-through-solar-power-case-study-Pakistan-2025.pdf

[8] https://wbl.worldbank.org/en/publications/flagship-report

[9] https://worldwomanfoundation.com/davosagend2026/ 

[10] https://www.youtube.com/watch?v=lCW5p2svSQI

[11] https://www.2xglobal.org/field-notes/behind-the-numbers-spotlight-on-the-2x-challenge-qualified-investments

[12] https://climate.ec.europa.eu/document/download/7249d07f-4358-416f-a8a9-730f2364ce02_en?filename=Global%20Statement%20on%20Gender%20Equality%20and%20Climate%20Action_final.pdf

[13] https://www.iigcc.org/resources/just-transition-nzif-supplementary-guidance

 

Margherita Calderone
PIDG Gender Lens Investment Lead

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